L’Algérie a-t-elle besoin d’un rating ? (par Lachemi Siagh)

L’Algérie a-t-elle besoin d’un rating ? (par Lachemi Siagh)

Lachemi SiaghC’est quoi d’abord le rating ? Il s’agit d’une notation qu’un émetteur de dette, que ce soit un Etat, une société ou une collectivité locale obtient d’une agence de notation pour emprunter aux meilleures conditions sur les marchés de capitaux. Il existe un certain nombre d’agences de notation à travers le monde mais les plus réputées sont au nombre de trois, à savoir Moodies, Standards & Poors et Fitch Ibca. .Ces agences passent au peigne fin la situation économique, financières et différents risques relatifs à l’emprunteur pour déterminer sa capacité de remboursement afin de le classer dans une catégorie.

Ces catégories varient de ce que dans le jargon des initiés on appelle « investment grade ». Il s’agit de notes qui peuvent aller de AAA ou Aaa pour une note à long terme à BBB. Les Etats, entreprises ou collectivités locales qui obtiennent une notation « investment grade » peuvent emprunter sur leur simple signature et n’ont pas besoin de fournir de garanties. Ceux qui rentrent dans la catégorie AAA ne sont pas très nombreux. Les Etats qui en font parties sont au nombre de onze et leurs entreprises quasi souveraines. Ces Etats sont les Etats Unis, l’Australie, le Canada, le Danemark, la Suède, la Suisse, la Finlande, le Luxembourg, les Pays bas la Norvège et le Royaume Unis. Quant aux entreprises privées dans le monde qui rentrent dans cette catégorie leur nombre a également considérablement diminué depuis la crise de 2008. Ceux qui rentrent dans cette catégorie représentent un risque quasi nul pour les investisseurs. Viennent ensuite ceux qui sont classés dans les catégories intermédiaires à savoir AA, A ou BBB. Il s’agit également d’emprunteurs dont le risque est acceptable. Notre voisin la Tunisie avait avant le printemps arabe obtenu un rating de BBB, ce qui était une fierté pour eux de faire partie de ce club des « investment grade ».

Ensuite viennent ceux qui rentrent dans la catégorie que l’on appelle « sub investment grade ». Il s’agit ici d’emprunteurs dont les emprunts sont assortis de garanties ou qui nécessitent le paiement d’une prime de risque élevée. Il s’agit des B, C et D. Le D représente le défaut de paiement. Nous sommes en plein dans la catégorie des « junk »

Une notation peut être sollicitée ou non sollicitée. Si elle est sollicitée c’est l’emprunteur potentiel qui la demande à une agence de notation. Dans ce cas il en paie les coûts. Pour la cause il peut se faire assister par une banque d’affaire en matière de méthodologie et pour l’aider à préparer l’information requise par l’agence de notation. Cela exige de l’emprunteur (Etat ou entreprise) un niveau élevé de transparence, un bon système de gouvernance avec les différents comités d’audit, d’investissement, etc. mis en place. Il faut également que l’émetteur se dote des capacités nécessaires en vue de générer l’information financière requise par le marché de façon périodique, une fois tous les six mois, si ce n’est une fois tous les trois mois. Le marché parfois exige deux notations par deux agences différentes. Cela devient très coûteux pour l’emprunteur mais si la notation est bonne le jeu en vaut la chandelle car avec une bonne notation les coûts des fonds sont très bons et cela rehausse la notoriété de l’émetteur. Les critiques trouvent que nous sommes en plein conflit d’intérêt parce que l’émetteur paie pour obtenir la notation. Cependant le marché ou les investisseurs qui ne sont pas disposés à payer les frais de la notation comptent sur la déontologie des agences de notation et sur le fait qu’elles ne peuvent risquer leur réputation.

Par contre une notation peut être non sollicité et dans ce cas l’agence de notation effectue son travail à partir des sources d’information dont elle dispose et ensuite libre à l’entreprise ou à l’Etat concerné de l’accepter ou de la rejeter, mais une notation non sollicité ne peut être publiée si elle n’est pas acceptée. Il en est de même d’une notation sollicité et rejetée par l’émetteur.

D’aucuns pensent que l’Algérie, avec d’excellents indicateurs macroéconomiques, une dette inférieure à 2% du PIB, des réserves de change de 170 milliards de dollars environ, une inflation contrôlée, etc., peut se lancer dans un rating et obtenir une notation type « investment grade » c’est-à-dire au moins BBB. D’autres pensent qu’effectivement l’Algérie peut obtenir une notation du type « investment grade » mais peut-elle la maintenir en cas de retournement des prix du pétrole. Il ne faut pas oublier que pour les agences de notation la vulnérabilité de l’Algérie vient de deux facteurs : une économie mono exportatrice et un système financier encore arriéré et non performant.

A mon avis il faudra faire le rating parce que jamais nos fondamentaux économiques n’ont été aussi bon et parce que cela nous obligera à plus de rigueur et à mettre en place les politiques et les procédures qui nous obligeront à maintenir le rating obtenu ou à l’améliorer. Un pays qui dispose d’un rating rend les investisseurs plus confortables en matière d’apport en investissements directs et en private equity aussi. De même cela facilitera la vie à des entreprises comme Sonatrach qui opèrent à l’international et qui pourront se faire noter elles aussi afin d’attirer les meilleurs partenaires.

Il faudra être conscient qu’aucune banque d’affaire sérieuse ne voudra nous accompagner si à l’issue du processus il n’y aura pas d’émission d’obligation. Cela paraîtra paradoxal pour certain chez nous d’aller lever de la dette au moment où nous avons des réserves de change colossales. Mais pour les fins de l’exercice et pour maintenir des relations avec les marchés financiers pour les jours difficiles, émettre un montant de 500 million d’Euros par exemple est quelque chose de concevable.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE

Soyons des Castors ! (par Lachemi Siagh)

Soyons des Castors ! (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010L’objectif de cet éditorial est de partager des réflexions et de suggérer des solutions aux défis que présente le processus de changement dans notre société. A ce jour la plupart des gens en Algérie font des diagnostiques le plus souvent critiques sans proposer une démarche constructive et crédible pour faire avancer le débat.

Nous sommes convaincus que rien ne changera en Algérie sans que les gens ne fassent un travail sur eux-mêmes et participent à l’avènement du changement. Nous resterons à l’écart des débats politiques stériles, car comme nous le voyons, l’opposition n’apporte aucune alternative en matière de vision et de projet de société. Son objectif est comme « Iznogood » devenir Khalife à la place du Khalife et prendre le pouvoir. Le Pouvoir pour sa part use de tous les moyens pour maintenir le statu-quo. 

Les gens se demandent souvent comment expliquer le fait qu’avec toutes les ressources tirées de l’énergie, l’Algérie n’arrive pas à se développer et reste dépendante de la rente? Il faut savoir que le développement n’est pas uniquement une question matérielle ou de sous. Un pays comme l’Allemagne n’avait pas de ressources énergétiques. Il était totalement détruit après la deuxième guerre mondiale. Il a pu se relever pour devenir aujourd’hui la première puissance européenne. La raison est simple. L’Allemagne est un pays d’ingénieurs, de bâtisseurs et d’entrepreneurs. C’est ce qui nous manque en Algérie. 

Les deux tiers des étudiants dans les universités algériennes choisissent des filières littéraires et désertent les matières quantitatives. Malheureusement le littéraire ne rapporte rien en Algérie et ne génère pas d’emplois, au moment où en France par exemple la culture contribue pour 40 milliards d’euros au PIB français, ce qui couvre pratiquement 85% de tout ce qu’importe l’Algérie aujourd’hui.
Nous sommes tous responsable à un degré ou à un autre de cette situation. Nous avons tous tiré avantage de la rente d’une manière ou d’une autre : (rente de situation, avantages en nature, bons d’essence, logement, voiture de fonction, fiscalité indirecte, etc.) et nous nous complaisons dans cette situation. N’attendons pas que le changement vienne des autres et que l’Etat fasse tout pour nous. 
Commençons d’abord par changer ce simple constat. Faisons en sorte que nos enfants choisissent les mathématiques et les matières quantitatives, s’orientent vers les écoles d’ingénieurs et deviennent des entrepreneurs et des chercheurs. 
Soyons des castors. Le castor est connu pour ses qualités de bâtisseur : c’est l’inventif castor. Ce qui rend le castor aussi sympathique à nos yeux, c’est que son comportement est semblable sur de nombreux points au nôtre. Aucun animal n’exerce une influence aussi considérable sur son environnement que lui. 
Adhérer à ce slogan « Soyons des castors ! »

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE

Le rôle de l’Etat dans une économie islamique (par Lachemi Siagh)

Le rôle de l’Etat dans une économie islamique (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010Jamais le rôle de l’Etat dans les affaires économiques n’a été un sujet aussi débattu que depuis la crise financière de 2008. En effet les thèses de « l’école de Chicago », qui, par ses politiques monétaristes et son emphase sur la dérèglementation, a joué un rôle prépondérant dès la fin des années 1970, pour stimuler l’inflation et la croissance. Elle est aujourd’hui souvent associée à l’émergence de crises financières et économiques majeures. Les adeptes de cette école accusent les Etats d’avoir été trop présents sur les marchés. Le crédo de cette école, qui a été incarnée par le Tatchérisme et le Réganisme, est : avec moins d’Etat mieux l’économie se portera. Pour les opposants à cette école l’Etat a tout simplement abdiqué la plupart de ses prérogatives, voire même celles ayant trait à son rôle de régulateur.

Quel serait alors la posture de l’Etat dans une économie islamique où les adeptes des courants islamiques sont souvent accusés à tort ou à raison ou encore par ignorance de favoriser un laisser faire faire et un laisser- aller générateur d’une économie de Bazard ?

Le phénomène islamique en tant que mouvement religieux, social et politique n’est pas nouveau. Cependant ses dimensions économiques, entrepreneuriales, et managériales demeurent les moins connues. L’essor du mouvement économique islamique et en particulier des institutions financières islamiques à travers une grande partie du monde prend, aujourd’hui, des proportions et une ampleur telles qu’il ne peut nous laisser indifférents. Il devient alors impératif, tant pour le monde islamique lui-même que pour le reste du monde et en particulier l’occident et ses entreprises, dont les intérêts y sont étroitement liés, de comprendre ses dimensions. On comprend tout l’intérêt lorsqu’on sait que le monde musulman représente 25% de la population mondiale (c’est à dire une personne sur 4 est de religion musulmane) et 10% du PNB mondial.

L’islam recouvre aussi bien l’espace spirituel que temporel. La religion remplit une fonction importante dans la vie de la société en lui fournissant un plan de base dans lequel sont intégrées toutes les activités économiques, sociales et intellectuelles.

Les ségrégations fonctionnelles des sphères politiques, économiques, sociales et religieuses, que l’on retrouve en Occident, n’existent pas dans l’islam. La grande différence qui existe entre le monde occidental et le monde musulman réside dans le fait que dans la culture contemporaine de l’occident, la religion n’a pratiquement plus d’implication dans les relations économiques, commerciales, industrielles et politiques. L’islam, par contre, intervient dans toutes ces sphères. L’Islam est plus qu’une religion, c’est comme on dit en arabe «Din wa dounia» (en plus d’une religion c’est une façon de vivre, d’être et une vision du monde).

Comment l’Etat doit-il refléter cela dans son action ?
Dans son comportement avec les citoyens l’Etat doit s’inspirer de l’exemple du prophète Mohamed (571- 632) qui incarne la force, la générosité et la sérénité:
La force est l’affirmation de la vérité divine dans l’âme et dans le monde ;
La générosité compense l’aspect agressif de la force : c’est la charité et le pardon ;
La sérénité, résultant de la complémentarité des deux précédentes qualités, symbolise cette capacité de se détacher du monde et de l’ego en se rapprochant de Dieu

L’État, tel que conçu à l’époque des khalifes éclairés (Al Khoulafa Al Rachidoun) et en particulier du Khalife Omar, joue un rôle important de surveillance quant à l’application des principes économiques islamiques émanant des valeurs islamiques et s’efforce de rétablir les déséquilibres sociaux à travers le “ Beit Al mal” ou trésor public. À l’opposé du contexte occidental où l’État efficace est celui qui intervient le moins, en Islam l’État joue un rôle de protecteur des intérêts des membres de la communauté, de conciliateur des différents intérêts et d’instigateur des activités d’entraide, de solidarité économique et sociale, de coopération et de consensus.

Le rôle de l’État peut, autrement dit, se résumer ainsi :

a) Sur le plan social

L’Etat doit prendre en compte le fait que l’approche islamique reconnaît une réalité dans laquelle :
– le repli sur soi ou la suffisance de soi et l’égoïsme social font place à la solidarité et au sentiment de groupe, comme valeur de base ; dans laquelle l’interdépendance est valorisée et préférée à l’indépendance comme meilleur moyen pour résoudre les problèmes de dépendance dans l’organisation ;
– les intérêts et le bien de l’ensemble prennent le pas sur les intérêts et les avantages individuels ;
– l’accomplissement et le respect de soi proviennent de la participation et la contribution à un processus social plutôt que d’un individualisme compétitif ou d’une lutte personnelle agressive ;
– la compétition fait place à la coopération et à l’harmonie pour le bien de tous et de chacun ;
– la notion de contrat fait place à l’idée de consensus comme base première de la société ou de l’organisation
– l’égalité des opportunités fait place à des notions authentiques d’égalité et de justice communautaire ;

b) Sur le plan économique l’Etat doit :

— veiller au bon fonctionnement du marché en maintenant des conditions saines d’échange. L’Islam rejette toute forme de comportement économique, de contrat commercial ou de production qui faussent les règles du marché et qui aboutissent à des situations de collusions de producteurs, de monopole, de tarification imposée, de prix fixés d’autorité etc. Toutes les activités spéculatives sont aussi interdites.
— modifier l’allocation des ressources et la distribution des revenus opérée par le mécanisme du marché chaque fois que c’est nécessaire de manière à assurer l’équilibre et la cohésion sociale L’Islam ne remet pas en cause le système de marché, en tant que moyen d’allocation de ressources, il émet, cependant, de sérieuses réserves, quant à ses carences en tant que moyen de distribution des revenus et des richesses au sein de la société..
— accélérer la croissance économique en participant auprès du secteur privé au processus de production et de formation du capital.

Maxime Rodinson et Louis Garnet qui ont étudié l’influence de l’idéologie islamique sur le développement économique, technologique et scientifique du monde musulman médiéval, ont conclu que d’après les faits historiques, cette idéologie fut un puissant moteur de développement qui hissa le monde musulman au faîte de la civilisation mondiale pendant plus de cinq siècles : « Un niveau a été atteint là qui ne se trouve ni ailleurs, ni auparavant. La densité des relations commerciales au sein du monde Musulman formait une espèce de marché mondial de dimensions encore jamais vues. Entendons que le développement des échanges avait permis des spécialisations régionales dans l’industrie comme dans l’agriculture (…). Un marché mondial du même type s’était constitué au sein de l’Empire Romain. Mais le «marché commun» musulman était bien plus vaste. De plus, dans sa constitution, les capitaux privés avaient joué un plus grand rôle par rapport à l’État que ce ne fût le cas dans l’Empire Romain. »
Dans le monde contemporain, un Etat qui œuvre à favoriser les principes économiques islamiques doit promouvoir des formes d’organisation, des acteurs économiques et des produits adaptés à ces principes.
Les exigences principales de l’environnement islamique, comprennent la prohibition de l’intérêt (Riba), l’imposition de la Zakat (impôt religieux), l’interdiction des opérations spéculatives (Gharar), le respect de l’éthique et de la wassatiya.

a. L’intérêt ou « Riba »

L’intérêt dans l’Islam est un interdit formel. C’est la première ligne rouge à ne pas dépasser. Les opérations bancaires ne doivent en aucun cas, de façon directe ou indirecte, comporter une rémunération fixée au préalable et assimilable à l’intérêt ou « Riba ». Le Coran interdit formellement les revenus provenant de l’usure ou Riba. Le Coran dit: « Dieu et le prophète déclarent la guerre à ceux qui pratiquent l’usure. (Riba) ». Quand on sait que l’intérêt est le moteur même de l’activité bancaire classique, qu’il est le fondement de l’intermédiation bancaire, on comprend la différence fondamentale qui existe entre le paradigme de la finance islamique et celui de la finance classique, (cf. Lachemi Siagh « Les arcanes de la finance islamique, chez Casbah Editions »).
La pratique de l’intérêt étant prohibée, tout prêt doit obéir au principe du partage des pertes et des profits suivant une répartition prédéterminée. La participation active des détenteurs de capitaux dans les entreprises est, par rapport aux prêts, une forme supérieure d’allocation de ressources en capital à des fins productives. En d’autres termes, le financement cherche toujours l’emprunteur le plus solvable et non nécessairement les projets les plus productifs ou les plus potentiellement profitables. L’intérêt étant prohibé, la finance islamique permet en revanche le profit et toute rémunération sous forme de loyer, de marge ou de plus value.
Le partage des pertes et des profits ou de prise de risque entre « prêteur » et « emprunteur » est censé assurer à la banque un substitut au taux d’intérêt.
Dans la doctrine islamique, l’argent est en soi improductif. L’élimination de l’intérêt joue un rôle central dans l’établissement de l’ordre économique islamique qui repose sur une perception différente de la valeur du capital. C’est le travail qui génère la richesse et non le capital. Les penseurs musulmans estiment que l’intérêt, prohibé par le Coran, ne peut être considéré comme la rémunération de l’argent prêté. L’intérêt vu comme une compensation pour avoir épargné n’en constitue pas la justification morale. Une telle justification n’existe que si l’épargne est investie en vue de créer plus de capital et de richesse. L’argent n’est pas le capital. Il ne sera capital qu’une fois transformé par le travail de l’entrepreneur. Le prêteur n’a rien à voir avec la conversion de l’argent en capital et son utilisation productive.
Pour Aristote, l’argent ne peut servir à produire de l’argent par lui-même, car il s’agirait d’actes contre nature. C’est pour lui du tocos, résultat d’actes de bâtardise.  
Dans le monde musulman, l’usure et toute forme d’intérêt, sont un pêché capital, un interdit formel aussi proscrit que le meurtre.
L’Occident chrétien qui, influencé par les positions Aristotélicienne et celles de l’Église interdisait aussi l’usure, mais avait fini par franchir le pas en acceptant de faire comme les juifs qui grâce au passage célèbre du Deutéronome « tu peux prêter de l’argent avec intérêt à ton ennemi, mais pas à ton frère », pouvaient faire de l’argent avec de l’argent en prêtant à des non juifs. C’est Jean Calvin (1509-1564), qui par le truchement d’une lettre autorisant un gentilhomme bressan a exigé intérêt pour un prêt comportant risque ou manque à gagner, va ouvrir une brèche à tout chrétien désireux de faire fructifier de l’argent à l’aide de l’argent.
Le monde musulman quant à lui restera fidèle à sa position ancienne. L’éthique musulmane ne s’est jamais affranchie de cet interdit. La finance islamique, refusant l’intérêt, a préféré donc choisir un autre chemin qui permet de faire de l’argent.

b. Le « Gharar » ou spéculation

S’agissant du « Gharar », ou spéculation, c’est la deuxième ligne rouge à ne pas franchir. Selon Omar El Sharif juriste Egyptien, le Gharar est la transaction qui comprend un élément d’incertitude relatif soit à l’objet soit au prix, soit au délai dans lequel il s’exécute. Le « Gharar » est prohibé parce qu’il perturbe l’équilibre du contrat et va à l’encontre des normes morales et religieuses qui exigent l’équité et l’équivalence des prestations. Pour les docteurs de la loi, l’objet d’un contrat doit répondre aux conditions suivantes : son existence doit être réelle, il doit être disponible, les critères relatifs au prix, à la quantité, et au délai de livraison doivent être fixés. Dans le cadre du Gharar, ces conditions sont incertaines. De cette incertitude nait le déséquilibre des conventions en raison de l’élément de risque ou spéculation qui domine leur conclusion ou qui donne naissance à un profit illicite, que bannissent les normes religieuses. .
La crise financière de 2008 est précisément le résultat de ce « gharar » ou spéculation éhontée hasardeuse ou impudente sur les produits dérivés. Ces montages financiers exotiques, interdits par l’éthique islamique, caractérisés par l’asymétrie de l’information et par l’opacité, avaient pour but de miser sur la valeur future de tous les produits qui se vendent et se revendent.
La spéculation, depuis surtout la dernière décennie, fait que le rendement des banques est basé sur les rendements des valeurs futures de produits financiers titrisés. Ainsi, les marchés de produits dérivés ont contribué à nourrir une inflation continuelle des prix, notamment en ce qui a trait aux matières premières, comme le pétrole, dont le prix monte et descend au gré de certains courtiers très puissants qui comptent sur la création artificielle de rareté pour engranger des profits importants dans le cadre de leurs activités spéculatives.
Adam Smith a mis en garde contre la spéculation, ce qu’il appelle « les voies dans les airs » et du capitalisme financier. Il s’opposa aux monopoles, qu’ils soient monarchiques, étatiques, corporatifs industriels, religieux ou scientifiques. Il a étudié les « promoteurs chimériques » qui sont dominés par une passion acquisitive à haut risque, ne cherchent que les projets aux rendements extravagants, vivent largement au-dessus de leurs moyens, ont une capacité charismatique de convaincre leur auditoire, exhibent un déficit chronique d’empathie et entrainent leur société dans des désastres, bien qu’ils puissent, eux et leurs acolytes, quitter le navire juste avant qu’il ne sombre, par on ne sait quel tour de passe- passe.
Pour l’éthique islamique, spéculer revient à générer une valeur monétaire fictive, à bâtir des « voies dans les airs », comme le dit Adam Smith. Cette activité ne fait que ponctionner l’économie de capitaux qui auraient pu être utilisés de façon plus productive, et génère des crises tout en permettant aux spéculateurs de s’enrichir très rapidement et sans cause.

Le point de vue de Smith concorde avec la conception islamique en estimant que la finance n’est pas un domaine comme les autres. Sa fonction est seulement de permettre l’échange des biens et des services et le flux des investissements, et non de créer une richesse artificielle. Les valeurs islamiques insistent sur le fait que l’accroissement des richesses et la recherche du profit doivent aller de pair avec l’accroissement de la richesse morale. Ceci en dirigeant les flux financiers vers l’économie réelle créatrice de vrais emplois qui préservent l’avenir des personnes et des familles.
Dans ce contexte l’Etat doit encourager le développement de produits financiers ayant un ancrage dans l’économie réelle. Les Sukuk constituent un exemple de produits par excellence que l’Etat devra favoriser aux niveaux souverain et corporatif

c. La Zakat

La Zakat est une obligation religieuse portant sur la fortune dont chaque musulman s’acquitte, y compris les enfants et les malades mentaux dans la mesure où leurs actifs net tombent sous le coup de la Zakat. Elle est calculée sur la base des actifs nets (dont le cash) qui se sont appréciés ou qui ont vocation à s’apprécier au cours d’une période donnée, à l’exception des actifs acquis pour des besoins de consommation ou d’un usage générant des revenus (immeuble du siège d’une entreprise par exemple). La Zakat est un prélèvement sur la fortune pour aider les pauvres. 2,5% des actifs liquides, 10% de la valeur des terres agricoles irriguées et 5% de la valeur des terres non irriguées.
L’Etat doit utiliser l’outil de la Zakat afin d’aider les ayants droit de se construire un avenir.
Aujourd’hui, la collecte et la distribution de la Zakat sont effectuées selon des méthodes traditionnelles et de manière locale. Les institutions étatiques ne proposent généralement aucun reporting aux donateurs, maintenant ainsi une forme d’opacité, qui paralyse le développement de la collecte. Il existe un important décalage entre la distribution géographique des ayants droits et la distribution géographique des sources assujettis à la zakat. Le développement rapide des activités de la finance islamique nécessite la disponibilité de moyens efficaces pour la purification des revenus et la Zakat en est un. Certains projets de développement durable ne trouvent pas de fonds alors qu’ils sont compatibles avec la Zakat

Dans ce contexte l’Etat doit :
aider les moins chanceux à créer leur propre emploi en vue de gagner leur vie, être autonomes et vivre dans la dignité.
Créer des centres de formation pour former les bénéficiaires du programme dans la gestion des petites entreprises.
Mettre en place un réseau avec les donateurs de différents pays notamment du Moyen Orient pour créer des synergies.
Solliciter et attirer une partie de la Zakat musulmane ainsi que les organismes de bienfaisance de pays musulmans excédentaires en Zakat comme le Moyen Orient (’Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis,  Qatar, Koweït etc.)

d. L’éthique islamique

L’éthique est le quatrième principe qui doit caractériser l’action de l’Etat. L’éthique islamique, pour qui la fonction de l’économie n’est pas seulement de produire de la richesse, s’oppose, comme Adam Smith, aux thèses de « l’école de Chicago », qui, par ses politiques monétaristes et son emphase sur la dérèglementation a stimulé l’inflation et la croissance.
La position d’Adam Smith rejoint aussi, toute chose égale par ailleurs, le point de vue de la pensée islamique qui, conformément au concept de Wassatiya, (juste milieu) est contre une conception de l’Etat-tout-puissant et une conception du marché-trop-parfait ; mais préconise la recherche d’un meilleur équilibre entre l’Etat et le marché.
Dans un contexte islamique, profit et éthique sont compatibles. La doctrine islamique, à l’inverse de la doctrine de l’Eglise, encourage l’homme à avoir une attitude positive à l’égard du profit. L’homme en tant que « Vice-Régent de Dieu sur terre » doit engager pleinement son énergie et son intelligence pour faire fructifier les biens que Dieu lui a confiés. L’Islam, à l’opposé de la doctrine de l’église, n’est pas contre, et encourage même le profit véritable en tant que rendement de l’effort entrepreneurial et du capital financier.
L’Etat doit encourager l’entrepreneurship, conformément à la doctrine économique islamique, il doit encourager l’individu à adopter une attitude positive à l’égard de l’entreprise économique, du commerce et de l’acquisition des richesses. Cependant l’application d’une marge de profit excessive en ce qui a trait aux transactions commerciales effectuées peut être contraire à la wassatiya ; elle constitue donc un acte allant à l’encontre de l’éthique islamique.
Dans ce contexte, la performance organisationnelle se mesure au degré de respect de l’éthique et de la wassatiya en ce qui a trait aux transactions économiques. La notion de profit n’étant pas une fin en soi.
Contrairement à la croyance répandue, l’islam n’invite aucunement à l’ascétisme qui est d’ailleurs condamné tant par le Coran que par la Sunna. Celle-ci est remplie de conseils aux musulmans quant à la nécessité de travailler fort et de rechercher le savoir. « Mohamed lui-même aurait comparé la supériorité du marchand actif et honnête au croyant qui se livre à l’ascétisme, à la supériorité de la pleine lune aux étoiles ». Pour ce qui est de la recherche active du savoir, le Coran dit que le vrai croyant est celui qui prie Dieu en disant «Seigneur ! Augmente ma science».

- L’Etat dans son action doit veillez aux principes d’éthique et de wassatiya.

L’éthique pour les dirigeants des organisations prend toute son importance dans le contexte d’aujourd’hui lorsque l’on sait que les comportements négatifs dans le domaine des affaires, des dirigeants de plusieurs banques et entreprises à travers le monde a conduit à la perte de confiance en ces dirigeants et par conséquent à l’échec organisationnel et à des pertes financières énormes. De tels comportements affectent l’image et la réputation de l’entreprise sans parler des conséquences légales et morales, (Lehmann Brothers et Merril Lynch en sont les derniers exemples).
Dès lors, on comprend pourquoi l’éthique joue un rôle fondamental dans la vie des organisations dans un contexte islamique ? L’observance des règles d’éthique est ce qui assure à l’organisation son image et sa réputation génératrices d’actifs intangibles.
L’éthique dans la société islamique puise ses fondements dans les principes de base de la Chari’a dont les références sont le Coran, le Hadith et la Sunna. Les principes généraux de la Chari’a applicables aux activités économiques sont le devoir de bonne foi dans les contrats et les transactions. Il s’agit aussi d’accomplir ses obligations correctement et honnêtement en respectant les principes d’intégrité, de sincérité, de piété, de droiture, le parfait accomplissement de ses devoirs, la peur de Dieu, l’imputabilité envers ce dernier, etc.(cf. Lachemi Siagh « l’Islam et le monde des affaires, chez Editions d’organisation, Paris)
La culture éthique ou Souloukiat pour le fonctionnement de l’Etat et des organisations est d’une importance capitale. L’action d’implantation dans les institutions de l’Etat d’une culture idiosyncratique (ou Souloukiat) par les dirigeants rend celle(s)-ci, aux yeux de la société, acceptable et pertinente. Souloukiat confère aux organisations un avantage inestimable qui découle de leur accès à un certain nombre de ressources intangibles telles la légitimité, la réputation et une image positive.
Il existe deux types de légitimité : la légitimité externe et la légitimité interne. La légitimité interne découlant dans ce contexte des Souloukiat procure aux subordonnés la justification morale de leur coopération et de leur obéissance. Elle est un facteur de mobilisation des membres de l’organisation. La légitimité externe est une ressource vitale pour l’organisation en ce qui a trait aux relations avec les parties prenantes et à l’accès aux ressources.
Grâce aux Souloukiat l’organisation réalise un double résultat. Sur le plan interne elle atteint la synergie, la coopération, l’efficacité et surtout la légitimité interne. Sur le plan externe elle permet de renforçer l’image de l‘organisation et par conséquent sa légitimité externe vis-à-vis des parties prenantes, au sein de la communauté et la société en général.

Dans un contexte islamique caractérisé par une culture de Souloukiat, l’organisation ne se limite pas à jouer un simple rôle économique mais se comporte en institution sociale. Ceci est d’autant plus vrai que les attitudes vis-à-vis du rôle des organisations dans la société ont changé de façon sensible, faisant de la réputation en matière de responsabilité sociale un aspect de plus en plus important. En effet, dans un contexte islamique, les dirigeants ne peuvent prendre que les décisions qui assurent la légitimité et l’acceptabilité de l’organisation. Ils n’ont pas la latitude de déployer leurs ressources dans n’importe quelle activité ou n’importe quel secteur.

L’organisation, pour être acceptable, doit donc refléter les valeurs institutionnelles, sociales, culturelles, religieuses ou idéologiques qui lui assureront toute la légitimité requise. C’est cette légitimité et cette acceptabilité qui vont constituer un atout pour l’acquisition ou le contrôle de ressources dans l’environnement et vont également déterminer la nature des relations que l’organisation va entretenir avec les différentes parties prenantes.

e- L’Etat et la Wassatiya

Une société musulmane, se définit, selon le Coran, comme la communauté médiane, éloignée des extrêmes et des excès. Aujourd’hui, le défi pour le monde musulman est de s’adapter à un environnement qui est caractérisé par la recherche de positions extrêmes, un manque d’éthique, une exploitation outrancière de l’asymétrie de l’information et, partant, par des crises qui résultent de ces divers excès : bulle internet, crise de l’immobilier, crise des « subprime », crise de la dette souveraine, etc.
Selon le concept clef de wassatiya, qui signifie le juste milieu, l’islam est une société médiane : ni séparation outrancière, ni confusion entre les différents domaines de la vie (temporel/spirituel, culture/nature, public/privé,…) La volonté générale, dont l’Etat est le représentant, a pour mission de préserver ces fragiles équilibres, liens et distinctions, en relation avec les personnes et les institutions du savoir ; notamment pour assurer l’unité et la cohérence de la collectivité.
La modération est une des caractéristiques de la création et la base de la vie. L’islam s’oppose à tous les extrémismes du repli ou de l’oubli, du totalitarisme ou de la marginalisation
La dimension éthique dans le comportement des organisations gagne de plus en plus du terrain. L’éthique au sein des organisations suscite un intérêt accru de la part d’acteurs que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’organisation. Dans ce cas, l’organisation n’est plus uniquement évaluée sur la base de sa performance financière. Elle est aussi évaluée en fonction de l’atteinte d’objectifs sociaux et de son comportement éthique et moral. Les dirigeants, dans ce contexte, ne rendent plus compte seulement à leurs actionnaires, mais aussi à d’autres parties prenantes comme l’Etat, la communauté et la société.

Conclusion
L’Etat doit faire preuve de pragmatisme pour concilier les multiples contradictions et faire face aux diverses contraintes de son environnement. Il existe des exemples qui méritent d’être étudiés. La Turquie et la Malaisie viennent souvent à l’esprit mais l’Etat Tunisien doit trouver la voie adapté à son propre contexte. Il doit agir et se forger une identité comme lui la conçoit et non comme les autres veulent qu’il soit.